Vignobles contemporains

LES PRONOSTICS DE LUCIEN DANIEL

C'est dans ce contexte que l'éminent botaniste de l'Université de Rennes, Lucien Daniel, lui-même greffeur expérimenté dans les domaines horticoles, a été missionné par le Gouvernement français en 1903, afin d'évaluer l'impact du greffage de la vigne lors de la reconstitution.

 

L. Daniel a été classé dans la catégorie des « sulfuristes », car on ne peut pas s’empêcher de catégorier les gens selon les clivages existants, mais ce fut sans doute à tort. En effet, s'il s'est opposé aux américanistes, ce n'était pas sur le fond, mais sur la forme. Il a surtout mis en cause la façon dont le greffage a été immédiatement généralisé à l'entièreté du vignoble. Alors que ses recommandations expérimentées dans d'autres domaines agronomiques, étaient qu'il fallait expérimenter les assemblages "greffon / porte-greffe" au cas par cas, et en évaluer la viabilité avant de décider de sa généralisation. L. Daniel fut relevé de cette fonction en 1908, davantage pour motifs politiques et idéologiques que techniques.

Il est bien dommage que cet éminent greffeur, tel Cassandre, n’ait pas été écouté car, il n’était pas du tout contre le greffage des vignes, bien au contraire, mais mettait en garde contre sa généralisation désordonnée.

 

Il a alors pronostiqué tous les maux de la viticulture moderne :

1- Diminution de l’espérance de vie des vignes : Dès 1894, alors qu’il n’était pas encore en mission gouvernementale, dans "Parasites et plantes greffées"; l'opinion du spécialiste du greffage était formelle :"Quant à la question de la durée des arbres greffés … il est aujourd'hui démontré, à part quelques rares exceptions, que le greffage est une opération débilitante, qui expose les deux plantes aux attaques plus vives des parasites animaux et végétaux et les fait mourir plus promptement »

2- Augmentation des maladies cryptogamiques :  Il y a une double action de la greffe.

 

D’une part,  quelle que soit la technique de greffage utilisée, celle-ci génère la formation d'un bourrelet de soudure qui modifie obligatoirement la physiologie et conséquemment la nutrition du nouveau plant. Chaque bourrelet est donc unique et se développe à son rythme propre sous des influences multiples, non seulement dans le moment de sa formation primitive, mais tout au cours de sa vie. Pour ce motif, selon L. Daniel, "L'action des agents cosmiques est plus brusque et plus profonde sur les plantes greffées, parce que le bourrelet s'oppose au passage rapide de la sève brute".

 

En second lieu est l’action de la pléthore aqueuse. Soit le porte-greffe est plus vigoureux que le greffon de Vitis vinifera, ce qui est le cas le plus fréquent. Dans ce cas, le greffon reçoit plus de sève que ce qu’il est en droit d’attendre à l’état naturel, c’est-à-dire franc-de-pied. Il compense alors cet excès aqueux en développant son appareil végétatif, bois, feuillage, fruits. Ceux-ci ont alors des pellicules plus fines, ils deviennent alors plus aqueux, et s’assujétissent aux attaques privilégiées des maladies cryptogamiques. Dans le second cas plus rare où le porte-greffe est moins vigoureux que le greffon, ce dernier ne reçoit donc pas l’afflux de sève suffisant pour résister naturellement, et est donc ainsi fragilisé et davantage agressé par les parasites et prédateurs en tous genres. Ainsi, dans les deux cas, le plant néoformé par greffage devient plus vulnérable.

 

 

3- Diminution de la qualité des vins : Sur ce point plus subjectif, le débat a été âpre entre "américanistes" et leurs opposants. Soucieux de justifier la Reconstitution, les premiers affirmèrent qu'aucune différence notable ne pouvait être démontrée entre les vins issues de vignes franches et ceux de vignes greffées. Pourtant, de nombreux vignerons parmi les domaines les plus qualitatifs résistèrent longtemps et farouchement au greffage, pour des motifs de qualité des vins. "M. Pineau, régisseur du Château Brane-Cantenac expliquait qu'à la suite d'expériences comparatives : "Le bouquet des vins de vignes franches de pied est fin et prolongé ; celui des vignes greffées est court et sec, sans distinction… Le greffage fait varier la vigne et surtout le vin". Même son de cloche au Château Margaux, dont le régisseur, M. Mouneyres, affirmait :"Je suis tellement convaincu qu'il est impossible de faire d'excellent vin avec les vignes greffées que j'ai fait arracher tous les pieds de vignes américaines qu'il y avait à Margaux". Nous pourrions citer de notables références en sens inverse, car il est évident qu'il est difficile de commercialiser son vin en vantant ses imperfections, mais ne serait-ce que sur des points techniques objectifs comme l'âge des vignes et la qualité de l'enracinement, nous devons reconnaître que les "vignes franches", comme on disait alors, ont des qualités organoleptiques supérieures, puisque les "greffés" ne vivent plus aussi longtemps.

 

4- L’excès de chimie dans les vins : L. Daniel déplorait déjà en 1927, l’excès de chimie en conséquence de la fragilité nouvelle des vignobles greffé. Il expliquait que : « La plupart des accidents et des maladies des vins ont pour origine une constitution défectueuse des raisins causée, soit par une maturation mauvaise, soit par l'action des insectes ou des cryptogames parasites de la vigne » :

 "Aux vieux usages d'antan, qu'on pourrait appeler la médecine des plantes, vint se substituer la médecine des drogues, infiniment plus dangereuse si elle n'est pas bien réglementée. Avec des allures quasi scientifiques et sous des étiquettes où le barbarisme le dispute au charlatanisme, certains commerçants sans scrupules ont proposé des remèdes infaillibles et ont trop habitué certains vignerons sans méfiance à apprêter leur vendange à la sauce du jour…".

 

5- Perte de la biodiversité : La diversité génétique au sein d'une même espèce est essentielle pour lui permettre de s’adapter aux modifications de son environnement par le biais de l’évolution.

Le célèbre physiologiste et botaniste T.A. Knight a expliqué dès 1797 les effets de la gravitation sur les semis (notamment sur les racines), et comment la dégradation des arbres fruitiers a été transmise par greffage. Il a alors pronostiqué la disparition des vieilles variétés indigènes, notamment de pommes et de poires. Un Congrès des Horticulteurs qui s'est tenu à Angers en 1903, en pleine guerre phylloxérique, proclamait : « La dégénérescence des variétés fruitières à la suite de leur greffage inconsidéré, et demandait que l'on prit des mesures sérieuses en vue de conserver nos meilleures variétés menacées de disparaître comme l'avait prévu le célèbre physiologiste anglais Knight, il y a une centaine d'année…".

L.D. fit ainsi un constat parallèle entre ce qui est en arboriculture, et ce qu'il va advenir en viticulture, en s'opposant aux "américanistes", pour lesquels, par le jeu de l'adaptation plus aboutie des porte-greffes aux différents sols et climats, chaque cépage trouve une facilité d'adaptation plus "pointue" à chaque parcelle par le truchement d'un porte-greffe adapté en termes de sols, de climats, de précocité … Au contraire, écrivit-il dans La question phylloxérique dès 1908 : « Le greffage a donc sauvé momentanément nos cépages, mais en engageant l'avenir. Il tuera très probablement à la longue les cépages anciens ».Il renouvela la mise en garde à l’automne de sa carrière : « Aujourd'hui la question de la dégénérescence et de la mort des végétaux exclusivement multipliés par voie végétative semble ne plus faire de doute pour les naturalistes".

 

La crise phylloxérique a montré l'affaiblissement de nos variétés de Vigne à la suite du bouturage, puis du greffage… » 

ETATS DES LIEUX DES VIGNOBLES CONTEMPORAINS

Quelle est la situation actuelle.

Regardons les cinq points principaux annoncés par Lucien Daniel :

 

 

 

1. Diminution de l’espérance de vie des vignes. L’amortissement comptable des vignes est aujourd’hui de 25 ans, ce qui correspond à peu de chose près à leur salut sanitaire. En moyenne en Europe, les vignes sont arrachées à l’entour de leur trentième année, en fonction de leurs fragilité et sensibilité à certains facteurs aggravant leur dépérissement prématuré.

A cet âge déjà, plusieurs dizaines de pour cent des plants ont été replantés. Ce consumérisme viticole engraisse certaines professions de sélection, production et commercialisation de plants de vignes, mais en aucun cas ne bénéficie ni aux vignerons ni à l’écologie.

2. Augmentation des maladies cryptogamiques. Il semble de bon sens qu’un individu bien nourri et en bonne santé résistera mieux aux prédateurs de tout acabit qu’un individu malade et souffreteux. Comment ne pas penser à la théorie de la trophobiose développée par Henri Chaboussou dans les années 1980, selon laquelle l’excès de pesticides emporte une fragilité accrue des plantes vis-à-vis des maladies ? Notre idée est que le Phylloxéra a sa place dans la biosphère, et les vignes américaines démontrent que l’insecte peut parfaitement convivre avec les plantes. Même des Vitis vinifera ont démontré que le puceron n’est pas forcément un pathogène, mais possiblement un régulateur qui, en cas de stress ou de déséquilibre de la plante, deviendrait pathogène. 

3. Diminution de la qualité des vins. Encore une fois, ce point de débat est forcément subjectif, même si la grande majorité des dégustateurs avertis reconnaissent beaucoup plus de profondeur de complexité, de finesse et d’élégance aux vins issus de vignes franc-de-pieds. Même les plus réfractaires devront reconnaître qu’un cep bien établi et profondément ancré dans le sol, résiste mieux aux aléas climatiques (le réchauffement climatique a bon dos) qu’un individu mal implanté.

4. L’excès de chimie dans les vins. Le vin est-il toujours un produit naturel ? Voici un extrait des intrants chimiques et des pratiques autorisés dans le vin par la règlementation communautaire européenne, outre les levures exogènes : Acides citrique,  tartrique, ascorbique, malique, lactique, métatartrique, acidification par traitement électromembranaire, osmose inverse, bicarbonate de potassium, bisulfite de potassium, bisulfite d'ammonium, carbonate de calcium, carboxyméthylcellulose (CMC) …

5. Perte de la biodiversité Perte de la biodiversité : le constat historique est accablant. Sur 210 cépages aujourd’hui autorisés en France, 10 représentent à eux seuls plus de 70 % de la surface plantée en vigne, alors que l’immense Pr Pierre Galet en a répertorié plus de 9600 dans le monde.

Selon A. Raynal-Roque, Professeur au Museum d’Histoire Naturelle, les espèces disparaissent aujourd’hui un million de fois plus vite qu’elles n’apparaissent. Et bien peu subsistent aujourd’hui des formes horticoles obtenues par l’Homme au cours des millénaires. Encore parlons-nous des variétés à fruits, mais le constat est pire au niveau des porte-greffes. Il se trouve aujourd’hui sur le marché moins de cinquante cultivars.

Nous faisons de l’eugénisme !